AÏSSATA BOCOUM, PRESIDENTE DE L’ASSOCIATION YELEEN: « Les normes sociales influencent les perceptions »

Dans un entretien accordé à Mali Tribune, Aïssata Bocoum, présidente de l’association Yeleen, revient sur les multiples formes de violences conjugales au Mali, leur enracinement dans les normes sociales et culturelles, les limites du cadre juridique, ainsi que les impacts psychologiques sur les victimes. Elle plaide pour une approche fondée sur des données fiables et des récits vécus afin d’orienter les politiques publiques. Entretien.

Mali Tribune : Quelles sont les principales formes de violences conjugales observées au Mali ?

Aïssata Bocoum : Au Mali, comme dans de nombreuses sociétés patriarcales, les violences conjugales prennent plusieurs formes. Les plus fréquentes sont les violences physiques : coups, gifles, brûlures, strangulations. Elles sont souvent banalisées ou justifiées socialement. On observe aussi des violences psychologiques : intimidations, insultes, humiliations, menaces de divorce ou de répudiation, et isolement social imposé à la femme (interdiction de voir sa famille ou ses amis). S’y ajoutent les violences économiques et sexuelles : confiscation ou contrôle des revenus, refus de subvenir aux besoins du foyer, rapports sexuels forcés dans le mariage (non reconnus légalement comme viol), et pratiques sexuelles non consenties. Selon des ONG comme Wildaf-Mali, ces formes de violence sont souvent combinées et invisibilisées, surtout en milieu rural.

Mali Tribune : Dans quelle mesure les normes culturelles ou traditionnelles influencent-elles la perception des violences conjugales ?

A. B. : Elles jouent un rôle central. La femme est souvent perçue comme devant se soumettre à son mari, tolérer certaines violences pour préserver le foyer. Le mariage est sacralisé, ce qui rend difficile la dénonciation ou le départ du domicile conjugal. La honte familiale pousse les victimes au silence, et les pressions des chefferies traditionnelles ou des leaders religieux dissuadent souvent les femmes de porter plainte. Dans certaines localités, la violence est même considérée comme un outil d’ »éducation » de l’épouse.

Mali Tribune : Quelle est la législation malienne sur les violences domestiques ?

A. B. : Le cadre juridique reste limité. Le Code pénal criminalise les coups et blessures, le viol et les menaces, mais ne reconnaît pas clairement le viol conjugal ni les violences domestiques comme infractions spécifiques. La loi 2012-023 sur les violences basées sur le genre constitue un cadre général, mais son application est faible. Il n’existe pas encore de loi spécifique protégeant efficacement les victimes dans le cadre du mariage ou du concubinage.

Mali Tribune : Quels sont les impacts psychologiques des violences conjugales ?

A. B. : Sur les femmes, on observe des troubles anxieux, dépression, tentatives de suicide, baisse d’estime de soi, isolement social et stress post-traumatique. Chez les enfants, le traumatisme est souvent lié à l’observation des violences. Cela peut entraîner la reproduction des schémas violents chez les garçons, la victimisation chez les filles, des troubles du comportement et des difficultés scolaires. Malheureusement, la prise en charge psychologique reste très limitée au Mali, faute de ressources spécialisées.

Mali Tribune : Existe-t-il des données fiables sur la prévalence des violences conjugales au Mali ?

A. B. : Oui. L’Enquête démographique et de santé (EDS-Mali 2018) indique que 45 % des femmes âgées de 15 à 49 ans ont subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, et 17 % des violences sexuelles. Les taux sont particulièrement élevés dans les régions de Sikasso, Mopti et Kayes. Les rapports de l’UNFPA, UN Women, AMSOPT, CAFO et WILDAF confirment cette prévalence, bien qu’elle soit souvent sous-estimée en raison du faible taux de dénonciation.

Mali Tribune : Comment les études quantitatives et qualitatives peuvent-elles aider à la formulation des politiques publiques ?

A. B. : Les études quantitatives fournissent des données chiffrées sur la fréquence, les types de violences, les profils des victimes et des auteurs. Elles permettent une planification ciblée et facilitent le plaidoyer. Les études qualitatives donnent la parole aux survivantes et aux acteurs communautaires. Elles permettent d’explorer les causes profondes, les barrières juridiques et les dynamiques sociales. L’articulation des deux approches renforce l’efficacité des politiques publiques, en combinant preuves statistiques et récits humains.

Interview réalisée par: Assitan Diarra

(stagiaire)

Source: Mali-Tribune

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