L’institution de microfinance Kafo Jiginew vient de clôturer l’exercice 2025 sur une note porteuse d’espoir. Dans un entretien accordé à notre rédaction, son Directeur général, Ibrahima Kéita, revient sur les résultats enregistrés au cours de l’année écoulée ainsi que sur les perspectives de développement de l’institution. Cette clôture de bilan intervient dans un contexte marqué par de nombreux défis économiques et financiers, mais également par une volonté affirmée de renforcer l’inclusion financière à travers la digitalisation au profit des populations.
Kafo Jiginew est la première et la plus grande institution de microfinance du Mali. Créée en octobre 1987 sous forme de caisses mutuelles d’épargne et de crédit, elle a pour mission de faciliter l’accès des populations, notamment des ménages, des agriculteurs, des artisans, des commerçants et des petites entreprises, à des services financiers adaptés sur toute l’étendue du territoire national. Présente dans plusieurs localités du pays à travers un vaste réseau de 153 guichets et agences, l’institution joue un rôle important dans le financement de l’économie nationale et locale et la promotion de l’entrepreneuriat rural et urbain. À travers cet entretien, le Directeur général dresse le bilan de l’année 2025 et partage sa vision pour les années à venir.
Interview.
Mali-Tribune : Quels sont les principaux indicateurs de performance qui ont marqué cette année ?
Ibrahima Kéita : Je voudrais commencer par vous remercier, vous et notre agence de communication «DIA.COM ». A Kafo-Jiginew, 2025 s’est clôturé par une grande performance commerciale malgré les difficultés. Le nombre de nos guichets est resté intact et nous avons engrangé plus de 600 nouveaux sociétaires. Nos dépôts, malgré la crise, ont connu une progression de plus de 7 %.
Dans ce contexte de crise, cela dénote de la très grande confiance de nos clients. Il faut reconnaitre que la digitalisation de nos 153 guichets aussi bien en milieu urbain que rural y a beaucoup contribué à cette performance commerciale. C’est grâce à cette digitalisation que plus de 400 milles membres/clients de Kafo Jiginew y ont accès à tout moment et partout à leurs épargnes à travers ses 153 guichets et agences, ses sous agents distributeurs agréer et à travers ses partenariats « Bank to Walete » Orange Money, Sama Money et bientôt avec Wave.
Ainsi, nous pouvons affirmer que nos plus de 400 000 membres/clients ont accès à leurs épargnes 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Cela a été un grand atout pour nous, pour atténuer considérablement le risque de l’insécurité sur notre activité et transformer la menace en une véritable opportunité.
En termes de rentabilité, 2025 a été déficitaire pour beaucoup de raisons : insécurité, faible accès à l’électricité et du carburant, difficultés d’approvisionnement en intrants agricole… Pour ces raisons et pour d’autres, la production du crédit a fléchi entrainant une baisse considérable des produits financiers et la qualité du portefeuille de crédit s’est dégradé entrainant une hausse des charges sur le crédit. En définitive, l’année 2025 a été déficitaire, hélas, Dieu merci, l » institution a pu renouer avec la rentabilité depuis février 2026.
Mali-Tribune : Quels ont été les faits marquants de l’année pour votre institution ?
I. K. : 2025 a été une année d’épreuve pour notre l’institution, avec l’impact de l’insécurité sur nos activités, la crise économique, la difficulté d’accès à l’électricité et aux hydrocarbures, mais aussi et surtout l’incendie de notre siège.
L’incendie a décimé notre salle serveur alors que nous sommes en base unique. Mais, grâce à notre ingéniosité, nous avons pu vite prendre des dispositions pour atténuer les effets. Heureusement, nous avions notre centre de réplication. Une semaine après l’incendie, Kafo-Jiginew était opérationnelle au niveau de tous ses guichets.
Autre fait marquant, c’est que Kafo-Jiginew a développé d’autres solutions alternatives digitales pour circonscrire aux difficultés d’accès en électricité et aux hydrocarbure. Ainsi, grâce au service SSD de Kafo Jiginew accessible à travers « #466#1#, toutes les opérations peuvent se faire dans les guichets Kafo-Jiginew, sans électricité et sans connexion. Aussi, nos plus de 400 milles membres/clients peuvent avoir accès à leurs épargnes via leurs téléphonies numériques non androïdes et sans une exigence de connexion internet via le même canal USSD « #466#1# ». Cela est une grande innovation qui nous permet de travailler dans toutes les conditions et à tout moment.
Mali-Tribune : Quel volume de financement Kafo Jiginew a-t-il injecté dans l’économie nationale cette année ?
I. K. : En 2025, nous avons injecté plus de 39 milliards F CFA dans l’économie. Certes, notre contribution est en baisse de 2 % par rapport à 2024, suite aux difficultés que j’ai déjà citées.
Dieu merci, nous avons déjà inversé cette tendance. D’avril 2025 à avril 2026, nos activités ont connu une progression fulgurante, passant de moins 2 % à une croissance de 13 %.
Mali-Tribune : Comment accompagnez-vous les producteurs agricoles confrontés aux aléas climatiques et économiques ?
I. K. : Il faut reconnaître qu’aussi bien l’Etat que les producteurs, chacun joue sa partition, ce qui nous aide énormément dans notre mission. Dans des zones où on ne cultivait plus, l’accalmie est revenue dans certaines de ses zones. Des zones où sévissait l’insécurité, se sont déplacés et ont recommencé à cultiver ailleurs.
Malgré la situation, nos investissements n’ont pas été stoppés auprès des producteurs. Nous avons continué à injecter de l’argent dans le matériel agricole. En 10 ans, nous sommes à plus de 2 500 tracteurs financés, sans tenir compte des autres matériels agricoles.
Nous avons une convention avec Mali-tracteur. Le paysan vient juste enlever chez nous un bon avec lequel il se rend à Mali-tracteur pour enlever son engin sans se déplacer avec de l’argent. Le compte unique de Mali-Tracteur est crédité (approvisionné) chez nous à hauteur des achats de tracteurs partout au Mali. Il n’y a aucune manipulation de l’argent de la part des paysans atténuant fortement le risque de l’insécurité.
Mali-Tribune : Quelles sont les priorités stratégiques de Kafo Jiginew pour les prochaines années ?
I. K. : Nos priorités stratégiques sont déclinées dans notre plan d’affaire quinquennal 2024-2028 à travers trois axes.
- Le premier axe stratégique est de continuer la stabilisation de notre modernisation. Le système SSD, la collecte de l’épargne et de la tontine digitale et bientôt le crédit digital etc. ont amené une fluidité dans nos opérations. Cela passe également par la cyber sécurité de nos systèmes et leur modernisation.
- Le second axe prioritaire est d’adapter l’organisation, de l’institution à sa modernisation et renforcer les capacités des ressources humaines.
- Le troisième axe stratégique est le développement des nouveaux produits et services digitaux plus accessibles, moins coûteux pour nos membres/clients et plus rentables pour l’institution.
2025, de façon générale, a été une année économiquement difficile pour l’économie globale. Ces difficultés viennent à la fois des conflits entre les USA et Iran, entre la Russie et l’Ukraine, le terrorisme dans les pays du sahel etc. qui ont fini par affecter tous les pays du monde, y compris le Mali. A ceux-là, il faut ajouter les problèmes internes au Mali tel que la crise sécuritaire depuis 2012, l’instabilité politique et socio-économique, la crise énergétique etc.
Notre incendie nous a permis de nous réorganiser, de mesurer notre solidité, notre résilience. Après l’incendie, des mesures de sécurité ont été adoptées dans nos 153 guichets. Notre salle des serveurs est désormais ignifuge, nos câbles sont désormais encastrés sous une table aux normes qui supportent les incendies. Nous avons rénové et modernisé notre centre de réplication.
Mali-Tribune : Si vous deviez résumer l’année écoulée, quels seraient-ils et pourquoi ?
I. K. : La principale leçon à tirer est que Kafo Jiginew s’est montré beaucoup plus résilient et solide et c’est pourquoi nous avons pu transformer la menace issue des différentes crises multiples et multiformes en une véritable opportunité, en développant des solutions pour l’avenir. Grâce à nos efforts, nos activités ont vite repris et déjà, en février 2026, nous avions renoué avec la rentabilité, cela, au prix de notre ingéniosité, de notre capacité d’adaptation, mais, également, grâce à la confiance de nos sociétaires, de nos partenaires techniques et financiers, des autorités monétaires et des plus hautes autorités du pays.
Mali-Tribune : Dans votre crise, quel a été l’apport de l’Etat ?
I. K. : Il faut savoir qu’aucune banque, aucune institution financière au monde ne survit sans la confiance. Au lendemain de notre sinistre ; nous avons reçu la visite du ministre d’Etat de l’Economie et des finances, notre ministre de tutelle. Il va faire une déclaration publique à la télévision et relayée par les médias privés et sur les réseaux sociaux pour rassurer les déposants, nous assurer du soutien de l’Etat et nous demander de compter sur lui pour toutes difficultés que nous rencontrerons. C’est sans prix !
Sa démarche a suffi pour requinquer le personnel, rendre la confiance aux déposants. C’est vraiment le lieux pour moi de le remercier. J’associe à ses remerciements le personnel, le conseil d’administration et tous nos partenaires techniques et financiers qui n’ont ménagé aucun effort pour cet exploit de la reprise très rapide de nos activités et des rénovations faites à notre bâtiment du siège qui redevient flamba neuf avec une rénovation plus sécurisée d’une nouvelle salle de nos serveurs informatiques désormais dotée des équipements informatiques plus modernes, plus adaptés à nos besoins et plus sécurisés.
Propos recueillis par
Alexis Kalambry
Source: Mali-Tribune

