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LUTTE CONTRE LES DÉPRAVATIONS DES MŒURS: Le procureur face aux moulins à vent ?

Les comportements et les propos diffusés sur les réseaux sociaux interrogent notre rapport à la pudeur, au respect et à la dignité. Mais la justice peut-elle, seule, répondre à ce malaise ? Derrière l’action du procureur se pose une question collective : que transmettons-nous encore de notre Danbé ?

Des injures érigées en spectacle, des humiliations publiques, des propos obscènes qui circulent et suscitent parfois davantage de commentaires amusés que de réprobation …, certains usages des réseaux sociaux donnent le sentiment que les limites s’effacent. Ce qui relevait autrefois de la retenue est désormais exposé, partagé et parfois applaudi.

Face à ces dérives, le procureur intervient avec les moyens de sa fonction. Mais son combat paraît bien difficile lorsque la désapprobation judiciaire ne trouve aucun relais dans l’entourage des personnes concernées. Comment rappeler une limite lorsque des proches minimisent systématiquement les actes, excusent les propos ou transforment toute interpellation en attaque personnelle ?

Le risque est alors de voir le magistrat enfermé dans le rôle de Don Quichotte face aux moulins à vent, déployant beaucoup d’efforts, une détermination réelle, mais une bataille sans cesse recommencée. La comparaison exprime surtout la disproportion entre les moyens de la justice et l’ampleur d’un problème d’éducation et de responsabilité collective.

Notre Danbé, cette exigence de dignité et d’honneur dans la conduite, ne peut reposer sur la seule peur d’une sanction. Il se transmet dans les familles, à l’école, dans les relations de voisinage et par l’exemple des adultes.

Or, nous demandons parfois au procureur de réparer ce que nous avons cessé d’exiger dans nos propres espaces de responsabilité. Nous dénonçons les insultes publiques, puis partageons les vidéos qui les popularisent. Nous déplorons l’exposition de l’intimité, tout en contribuant à son audience. Nous réclamons le respect, mais tolérons l’humiliation lorsqu’elle vise quelqu’un que nous n’aimons pas.

Cette contradiction affaiblit notre parole. Elle rappelle aussi que le problème dépasse la jeunesse. Les adultes participent à ces usages, les encouragent parfois et fournissent eux-mêmes des modèles de brutalité verbale.

L’origine familiale ne garantit d’ailleurs aucune conduite. L’expression « jeunes de bonnes familles » ne devrait servir ni de circonstance atténuante ni de motif d’étonnement. La responsabilité s’apprécie à travers les actes. Quant aux familles, elles peuvent soutenir leurs enfants tout en leur demandant de répondre de leurs comportements. Protéger un proche ne suppose pas de lui donner systématiquement raison.

Faut-il alors organiser des états généraux sur nos valeurs ? La proposition mérite d’être examinée, à condition d’en faire un espace de travail et de dialogue. Une succession de discours sur la grandeur du passé aurait peu d’effet sur les pratiques présentes.

Les familles, les éducateurs, les responsables religieux et coutumiers, les professionnels des médias, les créateurs de contenus et les jeunes eux-mêmes devraient y participer. Il faudrait accepter d’entendre ces derniers, leurs usages et leurs aspirations, pour construire des engagements qu’ils puissent comprendre et porter.

Le respect de la personne, la responsabilité de la parole publique, la protection de l’intimité et le refus de l’humiliation pourraient constituer des points de départ. Cette réflexion devrait déboucher sur des actions suivies comme l’éducation aux médias, le dialogue familial, la sensibilisation dans les langues nationales et la responsabilisation des animateurs de communautés numériques.

Le procureur doit pouvoir exercer sa mission. Mais aucune procédure ne remplacera une éducation continue, aucun tribunal ne pourra tenir lieu de famille et aucune sanction ne suffira à reconstruire une exigence collective abandonnée au quotidien.

Défendre le Danbé nous engage donc tous. Sa première manifestation pourrait être de mettre davantage de cohérence entre les valeurs que nous proclamons, les comportements que nous encourageons et l’exemple que nous donnons.

Alexis Kalambry

Source: Mali-Tribune

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