Le taux de scolarisation brut des filles au premier cycle de l’enseignement fondamental a connu une légère hausse passant de 80 % à 81,7 % entre 2019 et 2023 au Mali ( source du ministère de l’éducation nationale) Après ce premier niveau du fondamental, très de peu de filles restent à l’école jusqu’à l’obtention du Diplôme d’étude fondamental. « 15 % des filles scolarisées atteignent l’enseignement secondaire », selon l’Unicef. Ce décrochage rapide laisse aujourd’hui des impacts profonds sur la vie à l’âge adulte de plusieurs d’entre elles. Grande enquête dans les réalités et les causes non dites de l’abandon scolaire des filles dans la région de Koulikoro et à Bamako.
S. D. est native d’un village situé à proximité de la ville de Doumba (dans le cercle de Koulikoro au Mali). C’est à l’école fondamentale publique de cette localité qu’elle a passé ses premières années d’études primaires.
Du premier cycle jusqu’à l’école fondamentale 2, S. D était enviée par beaucoup de ses camarades d’âge qui la voyaient emprunter le chemin tous les jours. « Je n’ai pas eu de difficulté durant mon tout cursus scolaire parce que mes parents aimaient l’école et m’encourageaient beaucoup », raconte-t-elle, nostalgique. Replongée dans les meilleurs souvenirs de ses années passées sur les blancs Il y a 8 ans de cela, elle confie ce souhait ardent de ses parents. « Ils voulaient que j’obtienne mon premier diplôme au village, mais », s’arrête-t-elle, pensive. Les réalités du village ont aussitôt ramené la jeune femme à sa vie actuelle, faite loin de l’école fondamentale de Doumba ville. Le quotidien d’écolière de 17 ans a été remplacé par des activités familiales, l’entretien de ses 5 enfants et des travaux champêtres.
Élève brillante de sa classe, le rêve d’adolescent de S. D. se bouleverse à 16 ans, alors qu’elle s’apprêtait à passer pour la toute première fois l’examen du Def. La fille est donnée en mariage. « J’aimais bien aller à l’école, mais mon mariage a eu lieu durant l’année scolaire. Beaucoup disent que quand une fille se marie, c’est fini avec les études. J’ai échoué à l’examen », regrette la jeune femme.
Le cas de S. D. est loin d’être isolé. Dans les zones rurales au Mali, dont Doumba jusqu’à présent, très de peu de filles restent à l’école jusqu’à l’obtention de leur diplôme d’étude fondamental, le premier niveau de diplôme, le Bac ou un diplôme universitaire.
Selon l’Unicef, « Seules 73.8 % des filles sont inscrites dans l’enseignement primaire de base au Mali contre 85.8 % des garçons. Au moment où elles atteignent l’enseignement secondaire, la proportion de filles scolarisées n’est que de 15 %, contre 21 % chez les garçons », rapporte l’organisme sur sa page officielle.
Seules 73.8 % des filles sont inscrites dans l’enseignement primaire de base au Mali contre 85.8 % des garçons. Au moment où elles atteignent l’enseignement secondaire, la proportion de filles scolarisées n’est que de 15 %, contre 21 % chez les garçons
Dans le livret statistique, conduit par l’Institut nationale de la statistique (Instat) avec la Banque mondiale sur le genre femme/homme au Mali, en 2024, le taux national d’achèvement au second cycle de l’enseignement « reste nettement plus faible qu’au fondamental 1, avec une moyenne nationale de 48,4 % pour les garçons et seulement 34,7 % pour les filles, soit un écart préoccupant de 13,8 points de pourcentage en faveur des garçons ».
En comparaison avec le fondamental 1, l’achèvement du fondamental 2 souffre d’un double défi, souligne les résultats : des taux globaux plus bas et des disparités de genre plus marquées.
La disparité se creuse davantage dans la région de Koulikoro au niveau des taux d’achèvement au second cycle de l’enseignement, note le livret statistique. Que 35,2 % des filles parviennent à achever le fondamentale 2 de l’enseignement contre 45,8 % pour les garçons.
Pourtant, dans le même document, le taux de scolarisation brut au second cycle du fondamental (de 13-15 ans) atteignait 57,2% pour les filles contre 54,2 %pour les garçons durant la même année au Mali.
Poids des traditions
Comme tous ses camarades d’âge, S. D. nourrissait un rêve ardent depuis toute petite. Le rêve s’est forcé à son admission au cycle fondamental 2 suite à la découverte de la méthode pédagogique d’un instituteur en particulier. « J’aimais beaucoup les cours d’histoire et géographie et les techniques d’apprentissage de notre maître. Je voulais devenir enseignante à la fin de mes études comme lui », se souvient-elle.
Après son premier échec à l’examen de Def, les parents de S. D. ont démarché leur belle famille afin qu’elle puisse reprendre l’examen, l’année suivante. Une doléance acceptée par le mari. La jeune fille retourne alors sur les blancs à la rentrée. Un autre événement bouleverse cette nouvelle année scolaire, quelques mois plus tard.
« Durant ma deuxième tentative, je suis tombée. C’était très difficile de gérer l’école, la grossesse et la tâche ménagère. Ça n’a pas encore marché », raconte-t-elle.
Après deux d’échecs et sous le poids des traditions et des tâches familiales, la jeune écolière finit par décrocher.
Le décrochage de l’élève, continue de marquer M. Assane Traoré, l’ancien professeur d’anglais de S. D. au second cycle. Pour l’enseignant S. D. était une élève très brillante « Je l’ai enseignée en 7e et 8e années, elle était parmi les meilleures élèves de sa promotion. Avec son mariage, on ne pouvait rien pour elle parce que chaque milieu à ses réalités », se souvient l’instituteur exprimant son grand regret et l’impuissance du corps des enseignants face à ce cas précis.
En milieu rural et urbain, l’abandon est un processus. Il peut aussi être brusque.
S.D n’était pas, cependant, la seule de sa promotion à abandonner les blancs. Parmi ses camarades de classe, elle se souvient que de moins d’une dizaine d’élèves qui ont continué après les études après le Def. Sur la liste, une seule fille a pu obtenir son diplôme d’infirmière d’État et a intégré le corps des infirmiers.
Réalité des classes en milieu rural
Située entre l’axe routier Koulikoro-Banamba, à environ 22 km de Koulikoro, la Commune rurale de Doumba est dotée de plusieurs écoles fondamentales publiques. La plus grande est l’école fondamentale N’golo Diarra de Doumba, ville. L’infrastructure est fonctionnelle depuis 1960. Alfousseyni Kané est le directeur du fondamental 1 de l’école. Pour l’année scolaire 2024-2025, l’école avait un effectif total de 501 élèves dont 214 filles.
Face à l’absence répétitive d’une fille à l’école, la direction ne reste pas les bras croisés. Selon le directeur Kané, des séances d’échanges sont aussitôt initiées avec les parents afin de la ramener à l’école.
« Les cas d’abandon arrivent généralement chez nous au second cycle. Lorsqu’on constate une absence en classe, nous invitons les parents à l’école pour avoir des réponses », raconte le directeur citant les raisons le plus souvent données par les parents pour justifier l’absence ou l’arrêt des études de leurs filles.
Les travaux domestiques, la cuisine, garde des petits frères à la maison, le mariage sont les raisons les plus avancées à l’issue de ses rencontres entre l’école et les parents d’élèves.
Au Mali, des recherches révèlent beaucoup d’obstacles qui contribuent à l’acte d’abandon chez les filles.
Causes ailleurs
Dr Seydou Loua est enseignant-chercheur aux universités de Bamako et maître de conférences du Conseil africain et malgache pour l’enseignement supérieur (Cames).
L’universitaire a poussé les réflexions sur ces pesanteurs socioculturelles dans sa publication portant le « Décrochage scolaire des jeunes filles au Mali : contraintes et défis », éditée dans la revue scientifique The Journal of quality in education, en mai 2021.
De l’avis du chercheur, l’école n’est pas forcément la cause de l’abandon scolaire des filles.
Il s’explique « C’est lié souvent à la mentalité des parents et au contexte économique de la famille. Aujourd’hui, plus l’enfant avance, plus la scolarité coûte chère, même si officiellement l’école publique est gratuite, mais il y a beaucoup de frais à payer. Donc souvent, lorsque les parents ont beaucoup d’enfants et que les frais commencent à être pesants, ils préfèrent déscolariser la fille au profit du garçon. Selon la mentalité qu’elle est appelée à être à la charge d’un homme », analyse le Pr de politiques éducatives. Il poursuit en soulignant que dans certains milieux « la scolarisation de la fille ne soit pas vue par beaucoup de parents comme une priorité ».
En plus de manque de moyens, les questions des grossesses précoces, la distance entre l’école et des maisons, l’insécurité, l’environnement interne de l’école, la gestion de l’hygiène menstruelle, sont aussi cités parmi les motifs qui emphatisent le taux de rétention des filles au Mali.
Le mariage reste également une raison « fait payer un lourd tribut aux filles concernant l’abandon », a rapporté l’Instat dans son Enquête modulaire et permanente auprès des ménages (Emop 2015). Les résultats affirment que le mariage est la cause de 24,7 % d’abandon scolaire au second cycle de l’enseignement fondamental.
Depuis un moment, le pays assiste à la montée d’un autre facteur qui n’était pas vraiment cité parmi les causes réelles de l’abandon scolaire des filles. Le phénomène inquiète autant les autorités scolaires que les chercheurs.
Pour Dr Seydou Loua, l’orpaillage aggrave l’abandon scolaire dans les toutes où il existe « D’une manière générale, l’orpaillage joue contre l’école et en premier lieu, contre les filles », alerte l’universitaire. Ces facteurs connus de l’abandon scolaire chez les filles varient, cependant d’une zone à d’autre. A Bamako, d’autres facteurs s’ajoutent à cette liste.
Réalités urbaines
L’enseignant du fondamentale à la retraite, Tidiane Boussanga Traoré classifie les facteurs d’abandon en plusieurs groupes à Bamako. Le premier est lié au désintéressement des parents dans l’éducation des enfants, constate l’enseignant à la retraite, présentement directeur d’une école privée à Sirakoro. « Contrairement au village, en milieu urbain, l’accès aux établissements est vraiment répandu, mais je constate aujourd’hui que la famille n’a plus de suivi. Si l’enfant n’a pas reçu le minimum d’éducation à la maison, il peut abandonner », analyse-t-il.
Ce constat est confirmé dans l’enquête Emop 2015/2016 de l’Instat. Les résultats déclarent que « le manque de moyen ou le désintéressement des parents est la raison prédominante de l’abandon scolaire en milieu urbain », mais ce n’est pas tout.
Dans son analyse, M. Tidiane Boussanga Traoré pointe aussi du doigt la forte dépendance des élèves aux réseaux sociaux. Cette addiction qui, dit-il, joue déjà sur leur résulta scolaire , pourrait aboutir à la longue à un décrochage et le manque d’enseignants qualifiés.
Zones urbaines plus favorables
En 2024, le Mali annonçait un taux Brut de scolarisation (TBS) au niveau du Fondamental 1 de 77,5 % pour les filles et 77,2 % pour les garçons. Toutefois, d’importantes disparités entre le milieu rurale et urbain sont soulignées dans cette moyenne nationale par le livret sur le genre femme/hommes entre 2014-2024. Le taux brut de scolarisation dépasse les 100 % à Bamako, soit 108 % pour les filles contre 113 % pour les garçons.
Si au niveau des taux d’achèvement, il y a une progression entre 2014-2024 dans l’enseignement fondamental, l’étude mentionne des différences encore entre les femmes et les hommes. La situation est favorable dans les zones urbaines et à Bamako.
A Bamako, par exemple, le taux d’achèvement (74% pour les garçons. 63,2 % pour les filles) au second cycle de l’enseignement fondamental est plus élevé que la moyenne nationale, annoncé à 34,7 % pour les filles contre 48,4 % pour les garçons.
Au même moment en zones rurales, les données de l’Instat décrivent que « seuls 33,5 % des garçons achèvent le second cycle du fondamental, contre à peine 20,8 % des filles, pour un écart de 12,7 points de pourcentage en faveur des garçons ».
Réformes d’amélioration
Au niveau de la scolarisation des enfants, l’enseignant chercheur au département des Sciences de l’éducation de la Faculté des sciences Humaines et des Sciences de l’éducation (FSHSE), Dr Loua constate beaucoup d’efforts fournis par le Mali avec l’appui des partenaires et des organisations de la société civile pour améliorer la situation éducative des filles, notamment en ce qui concerne leur accès à l’éducation, leur traitement et leur réussite scolaire.
Entre 2019 et 2023, le taux brut de scolarisation des filles, au premier cycle de l’enseignement fondamental au Mali, a effectivement connu une légère augmentation de 80 % à 81,7 %, selon le ministère de l’Éducation nationale.
La publication scientifique sur la « question de la réussite scolaire des filles au Mali », parue dans la Revue internationale d’éducation de Sèvres, en 2019, de Dr Seydou Loua mentionne plusieurs réformes scolaires par les gouvernements depuis 1960 qui ont permis d’arriver à ce résultat. Des réformes qui ont renforcées au fil des années par l’adoption des mesures spécifiques : dont la création d’une Cellule nationale pour la promotion de la scolarisation des filles en 1992, l’entrée en vigueur de décision du maintien des filles enceintes dans l’enseignement fondamental vigueur un plus tard et la mise en œuvre de la décentralisation de l’éducation, en 1994, la création en 2011 de la division scolarisation des filles. La Politique nationale genre, pour leur scolarisation et leur maintien à l’école ainsi que pour la promotion des femmes sera aussi adoptée, deux plus tard, en 2013.
Plusieurs associations et organismes internationaux soutiennent les autorités maliennes dans la mise en œuvre de cette politique de scolarisation et de maintien des filles à l’école.
Ces aides, de différentes natures, sont souvent injectées sous forme de bourses d’étude, de distribution de kits scolaires et de moyens de déplacement. D’autres soutiennent les cantines scolaires et parfois des appuis financiers aux familles pauvres ou de kits de dignité hygiéniques pour les filles. etc.
Ces programmes et actions incitatifs sont salués au Mali. Aux yeux de beaucoup d’observateurs et chercheurs maliens, malgré la situation sécuritaire et économique difficile au Mali « les ONG font de leur mieux pour favoriser une certaine parité entre garçons et filles au niveau de la scolarisation ».
Cependant, au regard du faible taux de rétention chez les filles au second cycle du fondamental, d’autres pensent que « ces appuis ne s’attaquent pas aux causes réelles de l’abandon scolaire, pourtant bien connues, mais plutôt aux conséquences de l’acte ».
Au-delà des chiffres
Depuis son décrochage, S.D ne mène aucune activité génératrice de revenus qui lui permette de subvenir à ses besoins personnels ni à son épanouissement. « L’abandon des classes m’a causé un autre problème. Je n’ai pas eu de diplôme finalement. Je n’ai appris de métiers quand je fréquentais l’école non plus », raconte la jeune femme, remords dans la voix, espérant toujours « passer son précieux diplôme d’étude fondamentale en tant que candidate, quand la chance lui sera offerte ».
L’acte l’abandon va au-delà des chiffres. Le décrochage scolaire laisse aussi des impacts profonds sur l’épanouissement personnel et psychologique des élèves en situation d’abandon.
La note de synthèse 2024 sur l’éducation au Mali de l’Unesco, estimait « énorme » le coût de l’inégalité entre les sexes et aussi de la non éducation des filles, y compris en Afrique. Pour l’organisme international, ce « manque d’éducation va impacter également la vie des filles à l’âge adulte, notamment sur leurs revenus, le nombre d’enfants qu’elles auront et leur santé, ainsi que leur capacité d’action », souligne-t-il.
Pistes de solutions
Face à la réalité persistante de l’abandon scolaire chez les filles, l’enseignant du fondamental à la retraite Tidiane Boussanga Traoré voit un besoin crucial de formation des jeunes enseignants maliens afin de pouvoir faire face aux phénomènes. Sur la capacité intellectuelle des filles, le retraité n’émet aucun doute, « les filles sont très intelligentes et sont les meilleures dans toutes les écoles aujourd’hui. Il suffit juste de les mettre dans les conditions nécessaires afin de pouvoir étudier », conclu-t-il.
La publication sur « le décrochage scolaire des filles au Mali », fournit d’autres recommandations afin renverser la tendance.
L’intensification des campagnes de sensibilisation pour éveiller les consciences sur les conséquences des mariages et grossesses d’enfants à travers l’implication des responsables religieux et coutumiers dans les zones rurales est une nécessité, selon son auteur. Il appelle aussi au renforcement de la législation qui interdit le mariage d’enfants de moins de seize ans qui, aux yeux des recherches, « doit être une priorité des autorités afin d’éviter le mariage de la fille avant la fin de scolarité obligatoire ».
Les autorités scolaires, à travers les collectivités territoriales, devront s’atteler à la mise en place du cycle complet de l’enseignement fondamental (9ans) dans les milieux ruraux où l’offre d’éducation est insuffisante, recommande la publication.
En entendant une écoute favorable de ces recommandations par les autorités politiques et scolaires, la vie poursuit sa cour à Doumba ville, à 22 Km de Koulikoro.
Entre les progrès obtenus par le Mali et les autorités scolaires dans la scolarisation et le maintien des filles à l’école, et sous les poids des facteurs sociaux, économiques
ou culturels vivent des milliers d’autres S.D dans les fins fonds du Mali.
Enquête réalisée par
Kadiatou Mouyi Doumbia
Source: Mali-Tribune

