Très populaires dans les rues de Ségou, dans les lycées, sur les terrains de sport ou lors des soirées festives, les boissons énergisantes sont devenues un réflexe quotidien pour de nombreux jeunes. Mais derrière leurs slogans accrocheurs et leurs promesses de “punch”, se cachent des risques réels pour la santé.
Dr. Salif Diarra, médecin dans une clinique privée à Moribabougou, Bamako ne cache pas son inquiétude. « Ces boissons sont de véritables cocktails explosifs » affirme-t-il. Composées de caféine, de taurine, de sucre en excès et parfois de substances dont la provenance est douteuse, les boissons énergisantes ont des effets immédiats… mais potentiellement dangereux.
« On voit de plus en plus de jeunes arriver avec des palpitations, des insomnies ou des montées de tension. Ces produits stimulent artificiellement l’organisme, sans offrir de vraie énergie. Pire encore : consommés avec de l’alcool, c’est un cocktail mortel » . Selon lui, le phénomène prend de l’ampleur dans la région, notamment chez les élèves et les jeunes sportifs.
« J’en prends avant chaque match » Abdoulaye Konaté, 19 ans, étudiant à l’Université de Ségou et footballeur amateur.
Sur un terrain poussiéreux du quartier Médine à Ségou, Abdoulaye sirote une canette avant de chausser ses crampons. « Je ne peux pas jouer sans cette boisson. Ça me réveille les sens, je me sens plus vif », dit-il en souriant. Il en boit presque tous les jours, surtout pendant les examens ou les entraînements.
Conscient que ce n’est «pas très bon pour la santé», il minimise pourtant le danger : « Je suis jeune, j’ai de l’énergie. Ce n’est pas comme si je fumais ou je buvais de l’alcool ».
Un discours fréquent chez les jeunes consommateurs de Ségou, pour qui ces boissons font désormais partie du quotidien, au même titre qu’un soda.
« Les élèves s’endorment en classe ou deviennent agités » Aminata Coulibaly, enseignante au lycée Technique de Ségou.
Dans sa classe, Madame Coulibaly constate des comportements inquiétants.
“Certains élèves arrivent en classe avec deux canettes dans le sac. Ils en boivent avant les cours. Soit ils sont excités et ne tiennent pas en place, soit ils s’écroulent en deuxième moitié de journée.”
Pour elle, l’usage excessif de ces produits devient un véritable défi pédagogique.
“Ce n’est pas encore traité comme un problème sérieux par les autorités scolaires de la région, mais ça le devient. Nous avons besoin de sensibilisation dans les établissements.”
Une jeunesse consciente… mais inquiète. « Je suis jeune moi aussi, et comme beaucoup à Ségou, je vois autour de moi des amis, des camarades, des élèves consommer des boissons énergisantes presque comme on boirait de l’eau. Parfois au réveil, parfois avant un examen, souvent pour “tenir le coup” en cours ou pendant une soirée. Et franchement, ça me fait peur», déclare Mamotou Sanogo, fraîchement diplômé.
« Je ne dis pas ça pour faire la morale. Je le dis parce que je suis concernée. Et je pense qu’on a besoin d’en parler. D’informer, de sensibiliser, et surtout de choisir en conscience. Parce que notre santé, notre vraie énergie, elle mérite mieux qu’une illusion en canette », explique Astan Coulibaly.
« Ce n’est pas illégal, donc on vend »
Installé à Missira au bord du goudron, Souleymane Traoré est gérant d’une supérette. Il aligne chaque matin ses boissons énergisantes en vitrine. “C’est ce qui se vend le plus après l’eau”, dit-il. Les jeunes achètent à toute heure, surtout après les cours ou avant les matchs. “Ils aiment les boissons énergisantes parce que c’est à la mode. Dans les universités, si tu n’en tiens pas une en main, certains disent que tu n’es pas ‘dans le coup’. La bouteille varie entre 300 et 1000 francs CFA.” Lorsqu’on lui parle des risques, il hausse les épaules :
“Je ne vends pas de la drogue. Si c’était interdit, on arrêterait. Mais tant que les gens demandent, on propose.”
Des données qui inquiètent
Selon l’Organisation mondiale de la Santé, 2 % des élèves de lycées privés au Mali ont déjà goûté à une boisson énergisante. 45 % des jeunes interrogés pensent que ces produits ne présentent aucun risque pour la santé. 39 % se sont déjà sentis fatigués ou malades après consommation excessive, mais continuent à en boire. Seulement 17 % des parents savent exactement ce que contiennent ces boissons.
Au Mali, le ministère de la Santé a récemment lancé une alerte sur la vente libre de certains produits énergétiques non homologués. Mais dans la pratique, les contrôles restent rares, y compris dans les régions comme Ségou.
« Mon fils ne dort plus avant 2h du matin »
Fanta Samaké, mère d’un lycéen à Ségou. Dans la cour de sa maison à Angoulême (quartier de Ségou), Fanta raconte les changements de comportement de son fils Moussa depuis qu’il a découvert ces boissons.
“Il en boit sans arrêt, même le matin. Il me dit que ça l’aide à mieux apprendre, mais il devient nerveux, dort très peu et mange moins.” Comme beaucoup de parents de la région, elle se sent démunie.
“Ce n’est pas facile de leur interdire. Ils les achètent eux-mêmes, dans les kiosques, devant les écoles…”
Une addiction douce mais réelle
Les spécialistes s’accordent : si ces boissons ne créent pas une dépendance au sens médical strict, elles favorisent une habitude de consommation continue, renforcée par des campagnes de marketing ciblées.
À Ségou comme dans d’autres villes du Mali, les canettes colorées s’imposent comme un symbole de vitalité et de modernité. Pourtant, derrière l’image d’une énergie rapide se cache une réalité bien plus amère que beaucoup découvrent trop tard.
Kadia Founé Fofana
(stagiaire)
Depuis Ségou

