LYCÉES PRIVÉS: Le lucratif trafic des élèves

Après le diplôme d’études fondamentales, DEF, les élèves admis sont prioritairement orientés dans des établissements publics. Le surplus est réparti normalement entre les écoles privées. Dans les faits, c’est autre chose. Voyage dans un monde où règne la loi de l’omerta.

Après le DEF, c’est le branle-bas au ministère de l’éducation, particulièrement, au bureau des orientations. Or, les règles sont normalement claires et strictes : les élèves sont orientés prioritairement vers les écoles publiques ; il est interdit tout transfert d’un établissement public vers un établissement privé, « sauf cas de force majeure ». Justement, ces cas de force majeure, deviennent tellement récurrents qu’elles deviennent la norme.

Pire, dans des établissements publics, des classes sont fermées, des enseignants n’ont pas plus de deux heures de vacation par semaine !

Le phénomène a pris tellement d’ampleur que l’office centrale de lutte contre l’enrichissement illicite, Oclei, a voulu voir clair dedans. Son constat est plus accablant.

D’après le rapport de l’Oclei, des élèves initialement orientés dans les établissements secondaires publics au Mali se retrouvent transférés ou réorientés vers des écoles privées, en violation de l’article 22 de la décision n°10-03733/MEALN-SG-CPS du 16 septembre 2010.

Certains promoteurs d’écoles « démarchent » le département pour bénéficier des transferts. Par manque d’infrastructures ou de personnel, ils sous-traitent leurs élèves à d’autres promoteurs. « Un élève est cédé entre 50 000 F CFA et 60 000 F CFA, sachant que l’Etat paie aux promoteurs privés, 126 000 F CFA par élève. Ce montant comprend les frais de scolarité et d’écolage, qui constituent la demi-bourse », affirme un acteur.

La méthode consiste à réorienter les élèves déjà orientés par l’Etat, dans un autre établissement apte physiquement et moralement à encadrer ces élèves en échange d’une somme. D’après lui, généralement ces promoteurs bénéficiaires des élèves de l’Etat, sont « des individus influents ou travaillant au sein du ministère de l’éducation ».

« Les élèves qui n’arrivent pas à voir leur nom sur la liste officielle des examens, sont généralement ceux loués par d’autres. Par exemple, si un lycée à Faladié n’a que deux ou trois élèves, plutôt que de payer à l’année des enseignants, ce promoteur va négocier avec un autre promoteur dans son académie. Ainsi, à la fin de l’année, les deux responsables d’écoles gèrent la situation financière de l’élève. Ainsi l’élève se trouve à son insu entre deux établissements. Alors qu’il a effectué sa scolarité dans une école, il va se retrouver administrativement relever d’une autre. En réalité, des promoteurs d’écoles ne sont que des spéculateurs et des commerçants, faisant leur beurre sur la carrière de pauvres enfants », déplore un agent de l’académie de la rive droite.

D’après ses explications, l’orientation est faite à deux niveaux, la phase locale, qu’on appelle l’orientation par académie et la phase nationale. Pendant la phase académique, chaque académie procède aux orientations au niveau de sa juridiction. La compilation, c’est au niveau national. Les écoles publiques sont prioritaires.

Pour le Secrétaire général de l’Association des Écoles Privées Agréées du Mali (AEPAM), Abdoul Boulkassoum Touré, la pratique n’est pas nouvelle. « Il n’y a pas de transfert officiel du public au privé. Si ça se fait, ça veut dire qu’il y a une réorientation et seul le ministre de l’Éducation peut autoriser cela. C’est ce que les textes disent, mais dans la pratique, c’est autre chose. Il est courant de voir des établissements privés recevoir des élèves du public sans acte administratif. Généralement ces établissements sont des écoles à proximité des lycées publiques. Ils ne le font qu’en complicité avec certains responsables du Ministère de l’Éducation nationale. Sinon ça ne peut pas se faire. Notre position par rapport à ça, c’est de sanctionner ces promoteurs indélicats » a déclaré l’honorable Abdoul Boulkassoum Touré SG de AEPAM.

Selon nos investigations, plus de 73 élèves ont été réorientés dans un lycée renommé de Lafiabougou. Au même moment, 76 étaient orientés vers l’annexe du même lycée au quartier Badialan. A ce jeu, une élève s’est retrouvée avec le numéro matricule falsifié. Elle était orientée dans un Centre de formation professionnelle (CFP) !

Hors micro, les promoteurs d’écoles sont très diserts et disent tout le mal qu’ils pensent du rapport de l’Oclei et de l’esprit qui a fait commanditer cette enquête. En effet, de leur avis, c’est après avoir revendiqué « leur dû » que l’Oclei a été mis à leur trousse.

Malheureusement, aucun promoteur n’a voulu témoigner et porter la contradiction. Même ceux qui nous avaient donné rendez-vous se sont débités à la dernière minute !

Selon un promoteur d’école privée «Cette année je n’ai pas eu d’élèves en 10ème année. Mes élèves qui ont eu le DEF chez moi, ont effectué le transfert pour revenir. L’Etat n’a pas accepté de me donner leurs frais de scolarité et demi bourses car les transferts étaient interdits cette année, mais je les ai formés gratuitement. L’année prochaine, j’ai deux options, demander encore à l’État de payer leur frais scolaire et demi bourses ou aux parents d’élèves d’inscrire ces élèves à titre privé c’est-à-dire payer les frais de scolarité ou leur renvoyer dans leur établissement d’orientation d’origine pour faire leur 11ème année». 

D’après une source syndicale, l’Etat avait fixé un quota d’élèves à orienter dans les différents établissements ne dépassant pas 50 élèves dans une école. Le syndicat de l’éducation nationale recommande la création de plusieurs lycées publics pour lutter contre l’anarchie des établissements privés. 

Un ancien chargé de mission du ministère de l’éducation nous a informé qu’à Bamako, il y a moins de 40 lycées publics.

Le manque de transparence dans les processus de transfert ou de réorientation d’élèves vers des écoles privées soulève des questions de corruption et de favoritisme.

Il n’est pas toujours clair qui est complice de cette pratique illégale dans le ministère de l’éducation nationale et quelles mesures sont prises pour la sanctionner. Mais les noms de quelques lycées ont été cités dans le rapport de l’Oclei.

Fatoumata Kané

Cet article est publié dans le cadre

du Projet d’Investigation «Kenekanko» de la 

Fondation Tuwindi

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